Après Oradour-sur-Glasne

Faut-il faire des photos à Oradour-sur-Glasne ? Faut-il visiter le village martyr ? Fallait-il le conserver en l’état ? Peut-on faire des selfies dans l’église où 350 femmes et enfants ont été brûlés vifs ? Les réponses ne sont pas évidentes, et beaucoup de sentiments, d’émotions et de réflexions se mêlent à la visite du village martyr.

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On connaît tous (ou on devrait) l’histoire tragique. Un massacre minutieusement préparé. Un village paisible et bucolique à l’ouest de Limoges, qui accueille de nombreux réfugiés. Une opération de représailles sur la population civile pour semer la terreur, le 10 juin 1944, alors que la domination du Reich vacille. Un encerclement rapide et implacable du village à l’heure de la sieste. Un rassemblement sur la place du village. Les hommes séparés des femmes et des enfants. Les uns répartis dans six granges et garages choisis par les SS pour être sans issue. Les autres enfermés dans l’église. Et à 16h précises, un seul ordre de tir et des rafales de mitrailleuses qui tuent tous les hommes en moins d’une minute. Puis l’explosion, dans l’église. Les femmes et les enfants asphyxiés, mitraillés, brûlés. Un délire de violence sanguinaire sans limite. Ces soldats sont-ils encore des hommes ? Sont-ils fous ?
En fin d’après-midi, tous les bâtiments du village sont incendiés. Quand le tramway de Limoges arrive en gare d’Oradour avec une régularité de métronome, il est arrêté, les passagers contrôlés et finalement relâchés.
Le lendemain et le surlendemain, les SS reviennent pour enterrer les corps, faire disparaître toute trace du massacre et rendre l’identification impossible, comme si l’horreur de l’opération ne se suffisait pas à elle-même. Quelques dizaines de personnes, cachées ou enfuies, survivront et témoigneront.

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Le massacre d’Oradour-sur-Glasne, par son aspect “énorme et hallucinant” selon l’un des participants au procès, deviendra rapidement bien plus qu’un symbole. Cet “après Oradour” me semble moins connu, et tout aussi tragique. Les ruines du village sont classées aux monuments historiques, en l’état, dès 1945. Le général de Gaulle entend en faire un lieu de mémoire et de symbole, pour ne pas oublier. La route est détournée et un nouveau village construit à quelques dizaines de mètres. Un martyrium souterrain prend place à côté des ruines. Surtout, le nouveau village vit dans le deuil permanent. Tout est gris, façades, volets, même le ciel et les habitants, qui s’habillent de noir. Il n’y aucune activité, ni baptême, ni mariage. La seule association autorisée est celle des familles des victimes. Les rues n’ont pas de nom, et on défile tous les dimanches dans les ruines qui ont été ceinturées par un mur de protection.
Il a fallu attendre les années 1990 pour que des arbres et des fleurs puissent être plantés dans le nouveau bourg. En 1999, un centre de la mémoire a été inauguré à l’entrée du village. Entièrement enterré, il est la seule entrée aux ruines (en accès libre) et accueille une exposition permanente sur le massacre et le contexte de l’époque.

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Au fil du temps, Oradour est devenu un symbole de la barbarie et même plus, mais aussi un lieu touristique. Il est un lieu de mémoire où le parcours est guidé par un récit historique, fait appel aux émotions, doit être lisible et clair pour que tous comprennent, des élèves en séjour pédagogique aux nombreux citoyens allemands venus en pèlerinage. En caricaturant, un décor de parc de loisirs, dont la voiture calcinée sur la place village serait l’emblème. L’horreur de l’histoire est incontestable, sa mise en scène et son utilisation comme symbole m’interroge.
En regardant “derrière le décor”, il y a un malaise, des engins de construction et des matériaux de récupération sont dissimulés ici et là. Les inspecteurs des Monuments historiques s’y sont confrontés dès 1945 : figer des ruines, vitrifier une scène de guerre en plein air, est une tâche impossible. Il a donc fallu déblayer, remonter, arranger. Et aujourd’hui encore, ces ruines sont entretenues pour être maintenues dans “un état”, et non dans “leur état” du 11 juin 1944.
Le circuit est balisé, les points de vue identifiés, les objets en métal rouillés placés de telle sorte que l’on comprenne le rôle du lieu : ici le garagiste, ici le coiffeur, ici la couturière. Il n’y a aucun gravat, aucun effondrement tels qu’on les voit après un incendie. Tout ce qui pourrait gêner une lecture facile a été évacué.
Et pourquoi ce deuil permanent sur une population qui aurait (peut-être) aimé passer à autre chose, comme partout dans la France et l’Europe des villes détruites et persécutées pendant la guerre, reconstruire sans oublier, avancer pour mieux se souvenir ?

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La mémoire des martyrs fait-elle l’histoire ? Comme un passé raconté à la première personne, le village et ses souvenirs paraissent irréels. L’aspect du centre de mémoire n’aide pas : enterré comme une tombe, en acier rouillé pour rappeler les carcasses des voitures emblématiques des ruines. Mais on y entre comme dans n’importe quel musée : caisses, agents de sécurité, expos permanente et temporaire, boutique à la sortie. Dès lors, dans la foule de touristes en tongs venus faire étape entre Orléans et Arcachon, comment reprocher les selfies devant ce qui est devenu “l’attraction n° 1 sur 116 choses à voir/à faire en Haute-Vienne” selon TripAdvisor, avec son certificat d’excellence bien affiché sur le guichet.

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Il faut aller à Oradour-sur-Glasne, pour savoir et comprendre, sans nul doute. Personnellement, la force et l’utilisation du symbole, sa portée 70 ans plus tard, m’interroge. Mais n’est-ce pas finalement l’intérêt du lieu, d’interroger l’histoire ?

En plus
  • Le site du centre de la mémoire d’Oradour : www.oradour.org
  • Le site de la commune d’Oradour-sur-Glasne : www.oradour-sur-glane.fr
  • À lire : “10 juin 1944, Oradour, Arrêt sur mémoire” de l’historienne américaine Sarah Palmer, qui revient sur le récit d’Oradour (Perrin, collection Tempus, 2007, 315 pages, 8,50 €)

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