Le Clermont-Nîmes de 6h47

C’est un reportage du magazine Polka qui m’a donné envie de ce “rail trip”. Il est malheureusement probable que, dans quelques années, cette ligne n’existera plus.

Il est à peine 6h30 quand Guillaume me dépose à la gare. On discute de Jack London devant un café brûlant. Il a commencé Le Vagabond des étoiles, je vais attaquer Martin Eden. Les Vagabonds du rail aurait été plus en lien avec la thématique du jour 😉
6h45, un dernier salut sur le quai avant de se quitter. Nous sommes trois à partager le second wagon du TER flambant neuf de la région Auvergne.

On attribue souvent à Robert-Louis Stevenson la paternité de la phrase “L’important, ce n’est pas la destination, mais le voyage en lui-même”. En réalité, le romancier anglais écrivait, page 76 de ses Voyages avec un âne dans les Cévennes, “[…] je voyage non pour aller quelque part, mais pour marcher. Je voyage pour le plaisir de voyager”. Aujourd’hui, je voyage pour prendre ce train.

La Pardieu, premier arrêt. Nous sommes encore à Clermont-Ferrand. Un gars pas réveillé se trompe de sens. Puis Vic-le-Comte. En contrebas dans la rivière, un pêcheur est déjà installé sur son pliant, avec une vue imprenable sur un village perché. Le train continue sa route au fond de la vallée ombragée de l’Allier, et attaque sa première ascension, jusqu’en gare de Parent – Coudes – Champeix. Trois villages pour une gare.

7h15, arrivée en gare d’Issoire. Un clocher octogonal en pierre de lave noire émerge au milieu d’usines. À côté de nous, un train qu’on remplit de grumes de bois. Le TER repart, les maisons se réveillent, on ouvre grand les fenêtres et les volets pour profiter de la fraîcheur du matin. Dans la plaine, l’arrosage du maïs et du tournesol tourne à plein.

Brassac-les-Mines, sa médiathèque François-Mitterrand flambant neuve, son église Saint-Pierre, son TER de 7h30. À Arvant, la voie devient unique. Des signaux automatiques traversent des chemins caillouteux.
Mais nous voilà déjà en gare de Brioude, avec sa halle en fer forgé. Va savoir pourquoi, ce nom m’évoque une station thermale. Est-ce le cas ? Il y a un joli clocher en tout cas, et un autre juste à côté, qui contraste avec son blanc éclatant.

La voie monte encore. Ça tangue gentiment. A Saint-Georges-d’Aurac, je remarque enfin que la voie n’est pas électrifiée. Quelques minutes plus tard, à Langeac, une réclame SCNF fait fièrement la promotion de la ligne, sur fond de photomontage un peu grossier.

Découvrez la ligne du Cévenol
Clermont-Fd / Nîmes par les gorges de l’Allier et les Cévennes

On y entre justement dans ces gorges aux eaux bouillonnantes. La voie est sinueuse, enchaînant les ouvrages d’art. L’itinéraire est superbe. Aucune route ne passe par là.

Étape à Monistrol-d’Allier. Au débouché d’un tunnel, changement radical de décor : l’Allier devient large et calme, presque tranquille, canalisé par un barrage, que j’apprendrais plus tard être celui de Poutès. Encore quelques villages, des viaducs et des tunnels, des grands sapins. Arrivée à Alleyras, il est à peine 9h. La carte IGN affiche des noms improbables : “la baraque perdue”, “le nouveau monde”. On pourrait s’imaginer au Canada, mais nous sommes à Chapeauroux.

9h37. Après un petit somme involontaire, je note dans mon carnet “Langogne. Fin des gorges. Souvenirs”. Ceux d’une randonnée inoubliable sur le GR4, qui croise ici le chemin de Stevenson, encore lui. Nous entrons dans les Cévennes. Le paysage change. Quelques minutes plus tard, le train marque un arrêt improbable dans la minuscule halte de Luc (Lozère), qui n’a même plus de bâtiment voyageur. Nous sommes dans le département le moins peuplé de France, qui compte à peine plus d’habitants que la seule commune de Béziers (et deux fois moins que la Creuse, avant-dernière au classement). Même les gares y deviennent des logements.

Changement de conducteur à La Bastide – Saint-Laurent-les-Bains. Sur la voie d’à côté, un doudou rose et bleu-ciel gît abandonné au milieu des rails. Il y a quelqu’un pour qui le voyage n’a pas été facile.
Quatre cyclistes sexagénaires descendent du train arrivant du sud. Il n’y a toujours qu’une voie, seules les gares permettent de se croiser.

On monte à nouveau, enchaînant les grands virages et les tunnels. La végétation des collines autour est plus rase, moins dense. On traverse le Chassezac, dompté par un barrage. Dans une ancienne gare, au pied d’une falaise, une mamie et ses deux petits-enfants s’arrêtent de jouer au ballon pour faire coucou au train.
10h17, à la sortie d’un tunnel, juste avant d’arriver à Villefort, un lac immense se dévoile entre les falaises, qui le referment comme un verrou naturel. Encore superbe.

On monte toujours. Sur le côté, les murs de soutènement des talus s’effritent et s’effondrent, rafistolés par des étais de fortune en bois. Il commence à y avoir plus de monde dans le wagon, qui roule toujours sur sa voie unique. D’autres haltes encore, fermées depuis des lustres. 10h35, arrêt à Genolhac.

Avant d’arriver à Chamborigaud, la voie fait un tour sur elle-même sur un immense viaduc en arc-de-cercle. On commence à apercevoir des pins maritimes. L’architecture change aussi, avec des maisons plus basses, aux toits moins pentus. La pierre et le ciment gris font place aux tons ocres et chauds. Le sud approche.

Pas de tour penchée en vue à Grand-Combe-la-Pise, juste une gare. Le wagon se remplit. On retrouve une seconde voie, mais elle est complètement envahie de végétation. Des arbres poussent entre les traverses, des rails sont manquants, recouverts de gravats ou tout simplement arrachés. En contrebas, la rivière à sec ressemble à une autoroute de galets. Il est 11h01.

Arrivée à Alès, première sous-préfecture depuis Brioude. Nous serons à Nîmes dans moins de 30 mn. Le wagon est presque plein, on parle fort, on roule vite dans la plaine. La double voie circule désormais entre les zones industrielles et les pavillons. Dernier arrêt avant le terminus à Saint-Geniès-de-Malgoirès et sa coopérative de vignerons.

Dans le contrejour du midi, deux flèches se détachent au loin, comme cinq heures plus tôt à Clermont. Mais ce sont celles de Saint-Baudile, qui fait face à la gare de Nîmes. Terminus, tous les voyageurs descendent de voiture.

La bande-son
En plus
  • Le reportage de Polka, par Elisa Mignot : S’arrêter pour entendre l’inquiétude dans les gares, dans les villages – Polka #42, juin 2018, ou sur www.polkamagazine.com
  • L’interview de Michel Slomka, photographe, auteur du reportage de Polka : www.focus-numerique.com
  • A lire : Voyages avec un âne dans les Cévennes, par Robert-Louis Stevenson, 1879.
  • La page Wikipedia du Cévenol : wikipedia.org
  • Le site de l’Association des élus pour la défense du Cévenol : www.defense-promotion-cevenol.fr
  • La page Facebook non officielle du train Cévenol, pour suivre l’actualité de la ligne : facebook.com/train.cevenol

Un commentaire sur “Le Clermont-Nîmes de 6h47

  1. Brioude n’est pas une ville d’eau, mais le « clocher » de gauche est celui d’une basilique, tout de même (basilique Saint-Julien).

    Et ce n’est pas « Allieras » mais « Alleyras » qui se trouve entre le barrage de Poutès et Chapeauroux.

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