Une plongée dans les archives de la planète

À Boulogne-Billancourt, au cœur d’un jardin extraordinaire, le musée départemental Albert-Kahn conserve un patrimoine unique et précieux : les premières images en couleur prises dans le monde entier au début du 20e siècle.

Né en Alsace en 1860, exilé à Paris à 11 ans suite à l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne, Albert Kahn est un homme au parcours singulier. D’abord employé de banque, il fait fortune en spéculant sur des mines d’or et de diamants d’Afrique-du-Sud, et fonde sa propre banque en 1898. Décrit comme maniaque, autoritaire et mystérieux, Kahn est aussi et surtout un homme foncièrement altruiste, ouvert sur le monde (qu’il a parcouru de nombreuses fois) et un mécène à la vision profondément moderne.

Croyant à la vertu formatrice du voyage, il offre des bourses “Autour du monde” à de jeunes agrégés, finance des cercles de débats et fonde, en 1912, ce qu’il nomme les “Archives de la planète” pour constituer, “pendant qu’il est temps encore […] l’inventaire photographique de la surface du globe occupée et aménagée par l’Homme”.

Cette urgence de documenter un monde qui s’effondre se traduira, de 1912 à 1933, par l’envoi d’une quinzaine d’opérateurs à la rencontre des peuples en Europe, en Afrique, en Asie et sur tout le continent Américain. La Première Guerre mondiale sera exceptionnellement documentée avec plus de 17 000 clichés.

Albert Kahn confie la direction scientifique du projet au géographe Jean Brunhes. Père de la géographie humaine, ce dernier a pour mission de “fixer une fois pour toutes des aspects, des pratiques et des modes de l’activité humaine dont la disparition fatale n’est plus qu’une question de temps” selon les mots de son commanditaire.

Pacifiste et visionnaire, Albert Kahn organise chez lui, à Boulogne, de nombreuses projections de ces clichés ramenés du monde entier. Il a façonné dans sa propriété des jardins extraordinaires, achetant patiemment des parcelles autour de chez lui jusqu’à disposer d’une propriété de plus de 4 hectares en bord de Seine. C’est dans cet écrin magnifique que ses collaborateurs travaillent, qu’il stocke et présente les photos et films ramenés par ses opérateurs.

Avec l’aide du paysagiste Achille Duchêne, Albert Kahn fait aménager un jardin à la française et un parc à l’anglaise. Plus tard, il imagine une forêt vosgienne, souvenir de son enfance, pour lequel il fait venir des arbres gigantesques par chemin de fer et des blocs de plusieurs tonnes pour reconstituer les chaos granitiques dans un relief fait de remblais artificiels.

Un peu plus loin, c’est un jardin japonnais, évoquant son premier tour du monde et ses amitiés fortes liées au pays du soleil levant qu’il recréé, avec plusieurs maisons et pagodes. Dégradée au fil de temps, cette partie du jardin a été rénovée sous une forme plus contemporaine dans les années 1990, et reste un lieu apaisé au milieu de la ville.

Le « rêve d’un monde réconcilié » d’Albert Kahn peut trouver ses racines dans son amitié avec Henri Bergson (qu’il a rencontré adolescent, les deux hommes ayant le même âge), grand philosophe dont les idées pacifistes conduiront à la création de la Société des nations après la Grande guerre, puis à celle de l’Unesco. Kahn et Bergson resteront amis jusqu’à la fin de leurs vies.

Malheureusement trop méconnu, le fonds Albert-Kahn a été entièrement numérisé et mis à disposition en open data par les archives départementales des Hauts-de-Seine, qui en conservent l’héritage. Riche de 4 000 stéréoscopies, 72 000 autochromes et de centaines d’heures de films (183 kilomètres de pellicule !), ce travail colossal sur quatre continents est le fruit de l’utopie d’un homme qui voulait montrer la diversité des peuples et des cultures à travers le monde. Seule la crise de 1929 (qui entraînera la ruine d’Albert Kahn), obligera le mécène à renoncer à son grand dessein.

Le nouveau musée qui conserve et valorise ses collections, œuvre de l’architecte Kengo Kuma, vient d’ouvrir, et mérite assurément un détour lors d’un passage à la capitale.

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