Différents points de vue d’Albi

Être ou ne pas être une ville touristique ? Penser le développement touristique immédiat ou la vision à long terme du territoire ? Vivre intensément de mai à septembre ou tranquillement douze mois sur douze ? Autant de dilemmes qu’Albi semble concentrer depuis qu’un article du New-York Times a fait de la capitale du Tarn le symbole d’une France périphérique en déclin.

Mars 2017. Tout semble aller pour le mieux dans la cité épiscopale. Auréolée d’un classement au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2010, Albi sort d’une année record avec plus d’un million et demi de visiteurs en 2016. Le grand théâtre des Cordeliers, dessiné par l’architecte Dominique Perrault (à qui l’on doit la bibliothèque nationale François-Mitterand) est flambant neuf.
La population n’a jamais été aussi nombreuse sur la commune, et un tout nouveau centre commercial (équipé de panneaux solaires et de récupérateurs d’eau de pluie, évidemment) s’étire sur 10 hectares aux portes de la ville.
Mais la fronde arrive insidieusement d’outre-Atlantique, sous la plume d’Adam Nossiter, journaliste au New-York Times.





Les jardins du palais épiscopal, au matin.





La cathédrale Sainte-Cécile.

Avant lui, c’est un néo-albigeois, ex-parisien débarqué en pays de cocagne en 2013, qui a mis le feu aux poudres. Quelques mois après son installation, Florian Jourdain a réussi l’exploit de se mettre à dos toutes les sommités locales, commerçants et municipalité compris, au point de déclencher une manifestation contre lui et de ne plus pouvoir sortir en ville sans une capuche sur la tête pour éviter d’être reconnu (n’en ferait-il pas un peu trop ?).

Son principal fait d’armes est d’avoir “mis sur son blog une carte d’Albi où chaque commerce fermé était indiqué par une tête de mort”, explique le journaliste du New-York Times, dont il est le premier rendez-vous tout juste débarqué de l’aéroport. Avec un tel guide, un jeudi soir d’hiver, la visite ne pouvait être que glaciale.
De son propre aveu, Adam Nossiter s’attendait aussi à retrouver ses souvenirs d’étudiant quand, en 1982, il avait découvert “une ville extraordinairement animée” en compagnie de sa petite amie de l’époque, “envoûté” par ce “bijou ocre-rouge [sous] le brulant soleil méridional”. Il n’est jamais bon de courir après ses souvenirs…



Dans les faubourgs, la croisée de la rue Lamothe et de la rue Rinaldi, symbole du déclin selon le NYT.


A deux pas, l’église Sainte-Madeleine d’Albi, sur la rive droite.




Un parisien parachuté, un américain nostalgique de sa jeunesse étudiante, une froide journée d’hiver, une mairie mutique, une opposition qui prépare la prochaine campagne, des commerçants sur la défensive… le portrait ne s’annonçait pas fameux. Et il ne l’a pas été.

Traduit en français directement par le quotidien américain, comme un grand frère qui entend faire la leçon depuis son lointain piédestal, l’article fait grand bruit. Si bien que la mairie se fend d’un démenti et d’une campagne dans les médias, qui ne fait qu’en démultiplier l’impact.
Las, un été plus tard, la polémique a fait long feu, et chacun campe sur ses positions, en attendant les prochaines batailles électorales.


De retour sur la rive gauche, le marché couvert.




Les ruelles du Vieil Alby, et ses enseignes peintes.



La collégiale Saint-Salvi d’Albi, et son cloître trapézoïdal.

On peut s’en désoler, mais cette époque où “les commerçants logeaient en ville, au-dessus de leurs boutiques”, à Albi comme ailleurs, est révolue. Et il est cocasse qu’un américain nostalgique et un parisien parachuté se liguent pour faire la leçon à une province accusée de s’être laissée colonisée par les néo-ruraux et le tourisme de masse.

Vivant dans une commune qui a fait du tourisme une industrie, je subis aussi ce paradoxe : celui d’une ville où les revenus locatifs progressent de manière exponentielle, où les rues et terrasses de cafés sont pleines dès les premiers rayons du soleil, avec une riche offre culturelle, mais où il est difficile de se loger à prix raisonnable toute l’année, où le centre-ville se vide dès l’hiver venu, et où l’incivilité des visiteurs d’un jour est un fléau.
Je suis aussi ce touriste qui visite “les plus beaux villages de France” au mois d’août, aimer flâner dans les rues d’un centre-ville inconnu au petit matin, trouver de quoi faire son pique-nique au marché et peste contre ces voitures qui gâchent la photo. Nous sommes tous pétris de contradictions.





Le quartier Saint-Loup.

Dans un article du magazine M du Monde paru en janvier 2020, quelques jours avant que la pandémie de Covid-19 ne fasse les ravages que l’on sait, le journaliste Jérôme Gautheret écrivait à propos de Venise : “[…] il y a sur la lagune une triste réalité : vivre à Venise, quand on n’est pas étudiant ou retraité, c’est vivre de Venise. Et la même personne qui peut pester plusieurs fois par jour dans les rues noires de monde des environs du Rialto sera bien forcée de reconnaître, à la nuit tombée, que, sans cette manne, la ville est condamnée. Après deux ou trois spritz, quand les langues se délient, vous apprendrez ainsi que ce Vénitien pur sucre qui, quelques jours plus tôt, protestait à voix haute contre les ravages supposés d’Airbnb est le même qui gagne chaque année une petite fortune en louant discrètement un studio à deux ou trois voyageurs de passage… Il serait aisé de se moquer, considérant que les Vénitiens se sentent envahis mais qu’au fond ils l’ont bien cherchés. Pourtant, la plupart des visiteurs portent en eux le même genre de contradictions, moi comme les autres : j’ai beau me dire que ce trésor de beauté et d’intelligence humaine doit être ouvert à tous, cela ne m’empêche pas de rêver d’en jouir égoïstement…”.

On ne saurait mieux décrire ce paradoxe qui fait la fortune et la ruine d’un tourisme devenue un placement financier de court-terme, se précipitant en toute conscience vers son effondrement sans pouvoir arrêter l’effroyable locomotive. À moins qu’un pangolin mal cuit ne bouleverse radicalement la donne dans les mois à venir…

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