Le sanatorium

En lisière d’une immense forêt, le sanatorium déploie ses gigantesques bâtiments face au soleil. Cela fait deux ans que les derniers occupants ont déserté les lieux, qui ne sont pas (encore) connus et dégradés.

À l’heure où ses lignes sont écrites, cela fait bien longtemps que ce sanatorium abandonné n’est plus un secret pour personne. Son adresse est connue jusqu’aux Etats-Unis, et après les explorateurs plus ou moins respectueux et les voleurs de métaux, la direction de l’hôpital a terminé le massacre en détruisant tout ce qu’il restait à l’intérieur avant d’en condamner définitivement l’accès. Heureusement, tout cela n’est pas encore arrivé lorsque nous visitons le sanatorium même si, dès son origine, il est un peu maudit.

Débutée en 1932, sa construction s’arrête brutalement avec la Seconde guerre mondiale. Le chantier avait pourtant débuté sous de bons auspices : les gazettes rapportent qu’on aurait trouvé une pépite d’or en creusant les fondations ! Pendant la guerre, un maquis s’installe dans les lieux et les bois alentours. Les résistants profitent ainsi d’un abri qui offre de nombreux avantages : construit en béton armé, en hauteur, surplombant la vallée et avec un repli possible dans l’immense forêt dont la lisière frôle le bâtiment côté nord.

Inauguré en 1946, le sanatorium doit déjà penser à sa reconversion. Avec la découverte en 1943 de la streptomycine, premier antibiotique qui permet la guérison de la tuberculose, le bâtiment se cherche une nouvelle destination. Son isolement à l’écart des grandes villes, nécessaire pour écarter les tuberculeux du reste de la population, ne facilite pas sa reconversion. Dans les années 1960 (où l’on se préoccupe encore peu du politiquement correct), il est question d’en faire “un asile de vieillards” ou une “pension pour enfants attardés”.
C’est finalement vers la médecine que le lieu se tourne, en accueillant une unité de soins de suite et de réadaptation. À cet effet, des travaux sont engagés, avec notamment la construction d’une piscine de rééducation en sous-sol. Mais la question de la survie du sanatorium redevient pressante dans les années 1990. De plus en plus de tâches sont externalisées, des ailes du bâtiment ferment progressivement, avant que le lieu ne soit définitivement déserté au milieu des années 2000.

Comme tous les sanatoriums de son époque, celui-ci a été conçu pour être entièrement autonome. Il dispose d’une cuisine centrale et d’une vaste salle de restauration pour le personnel. Les patients eux, prennent leurs repas dans leurs chambres, toutes orientées au sud avec deux larges ouvertures vers l’extérieur. On y trouve également un théâtre aux fauteuils de velours rouge avec un projecteur de cinéma, mais également une chapelle pour les offices. Au sommet de l’aile technique, la salle du conseil d’administration avec ses deux balcons permet d’embrasser tout le bâtiment et son environnement.

La chaufferie centrale alimente en eau chaude le sanatorium ainsi que les logements des personnels, médecins et directeurs, construits tout autour dans la même architecture en béton armé. Des cuves de fioul et d’eau potable permettent au bâtiment de ne pas déprendre d’approvisionnements extérieurs trop fréquents. De longs tunnels souterrains relient tous les bâtiments entre eux. Au sommet, la charpente en métal couverte de tuiles mécaniques d’une célèbre fabrique régionale est également un exemple typique de l’architecture du début du XXe siècle.

Rationalisé à l’extrême pour le traitement de la tuberculose, adoptant une architecture de type fonctionnaliste typique de son époque, le sanatorium s’avère complètement inadapté à la médecine moderne. Trois escaliers seulement desservent les étages pour les patients et leurs familles, deux au centre du bâtiment, et l’impressionnant escalier demi hors-oeuvre situé à l’entrée de l’hôpital. De petits escaliers de service permettent aux soignants et personnels de gagner du temps. Un seul ascenseur rejoint tous les étages.
On y trouve aussi plusieurs niveaux de sous-sol totalement ou partiellement enterrés, dont la destination varie selon leur emplacement et leur niveau d’ouverture sur l’extérieur : locaux médicaux (piscine, salles de radiologie, laboratoire, morgue), cabinets de médecins, bureaux administratifs, salles du personnel… et, au fur et à mesure que l’on s’enfonce sous terre, des réserves, archives, ateliers, salles des machines, etc.

On compte jusqu’à six niveaux dans les bâtiments les plus élevés. Les malades, eux, sont répartis dans neuf unités, chaque chambre comprenant un nombre variable de lits (de 2 à 4), les chambres étant reliées par groupe de deux à un vestibule commun contenant des lavabos pour les toilettes quotidiennes. Les salles de bain avec baignoire, peu nombreuses, sont situées côté nord, à côté des espaces dédiés au personnel soignant (bureaux, vestiaires…).

Avec sa fermeture, c’est non seulement les patients, mais également tout le personnel, dont beaucoup vivait sur place, qui part en direction du plateau technique de la préfecture voisine. Ce départ s’accompagne de celui des familles qui visitaient leurs malades, et finalement de la fermeture des commerces du bourg. Confidentiel, le lieu continue d’être entretenu et maintenu hors gel quelques années. L’administration envisage en effet de liquider progressivement le bâtiment et son mobilier, qui est trié pour être recyclé ailleurs, donné ou jeté. Mis en vente, le sanatorium ne reçoit aucune offre.

Rapidement, les premiers explorateurs urbains visitent le lieu, conservé dans son état. Le sanatorium reste encore un lieu connu des seuls initiés pendant quelques années. En 2012, tout s’accélère, avec la publication sur internet de photos de l’intérieur du bâtiment, décrivant très précisément sa localisation. Dès lors, le sanatorium devient un terrain de jeu d’explorateurs pas toujours respectueux.

Ouvert aux quatre vents, le bâtiment est pillé, notamment par des récupérateurs de cuivre qui démontent méthodiquement tout le bâtiment, sans prendre la peine de se cacher. Des free party sont organisées à l’intérieur, des parties d’air soft également. Des camps s’installent dans les jardins, dont l’entretien a cessé après 2010.
Le lieu est aujourd’hui entièrement tagué, et plus aucun mobilier ne subsiste en état. Une partie des archives a pu être sauvée, le reste est éparpillé partout, y compris les dossiers médicaux des derniers malades. Dans les laboratoires, les placards renferment encore de la pharmacie, dont des poches à perfusion et des boites entières de seringues. Autrefois lieu de promenade dominicale, le sanatorium est désormais un no man’s land, où les habitants du village ne se risquent plus, de peur se blesser ou de faire de mauvaises rencontres…

Alors que les infiltrations d’eau commencent à ronger le bâtiment par l’intérieur, la reconversion du sanatorium semble de plus en plus compromise. Un seul projet sérieux semble avoir émergé des réflexions à ce jour. Sous le nom de code “Projet lumière”, il promettait de transformer le sanatorium en lieu de loisirs et de séjour pour toute la famille. Mais vu l’ampleur des défis techniques et financiers à relever, l’administration et les élus ont préféré jeter l’éponge.
Sanatorium maudit encore une fois.

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